Je frappe à la porte...Rien.

Je recommence...Vide.

Sur ma droite, un mur. Ou plutôt une bordure assez haute. Un chat vient s'y poser.

Je contourne la bordure, je veux voir d'où vient le chat.

J'avance en longeant la bordure.

Face à moi, une fenêtre. Lumière jaune.

Derrière la fenêtre, une femme.

Brune, le visage tourné au dessus de son épaule.

J'attends de croiser son regard.

Mais quand elle retourne son visage elle ne prend pas le temps de regarder devant elle.

Elle a le visage baissé.

Je ne peux voir que sa peau jaunie par la lumière.

Je ne vois pas ce qu'elle regarde mais je crois qu'elle regarde ses mains.

L'encadrement de la fenêtre la coupe à hauteur de poitrine.

Je vois ses épaules et ses bras en mouvements saccadés

Elle doit être en train de faire la vaisselle.

Elle discute en même temps.

Plusieurs fois elle retourne son visage derrière elle ;

Mais rabat toujours ses yeux bien trop vite sur ses mains pour me voir.

Je m'approche, je veux manifester ma présence.

Elle ne fait aucun signe.

Je suis confus face à ces trois possibilités :

elle a prévenu quelqu'un de ma présence dans un de ses mouvements de tête et je ne l'ai ni vu ni compris;

elle ne me voit pas;

elle m'a vu mais ne s'en soucie pas.

J'avance encore vers la fenêtre.

Je vois maintenant une porte ouverte à quelques mètres à gauche de la fenêtre.

Je passe la porte qui m'amène dans une cour intérieure.

 

Au bout de cette cour,

 

Une homme de dos. Crâne dégarni. Cheveux gris.

Il est au téléphone.

Il parle en espagnol.

Il se retourne.

Je fais signe de m'excuser.

Il me fait signe du pouce, le poing fermé en ma direction, le pouce levé.

Avec un hochement de tête et un sourire.

Il a un air bienveillant.

Je ne sais pas si je me trouve chez quelqu'un ou si je suis dans la cour commune d'un gîte.

Si je suis dans un gîte ça explique l'attitude de la femme à la fenêtre.

Si elle ne s'est pas inquiétée de ma présence c'est peut-être qu'elle est habituée à voir passer des gens qu'elle ne connaît pas.

L'Homme vient vers...

Je ne sais plus s'il est bienveillant;

Le sourire avec le signe du pouce c'est peut-être un peu trop.

Toujours à son téléphone, il marche lentement vers moi.

Il me parle:

Non non non! Je ne le dérange pas!

Il suspend sa discussion en portant son téléphone contre sa poitrine.

Sa ferveur envers moi me touche, mais elle fait aussi persister en moi l'image de cet homme comme travaillant ici.

Peut-être même comme responsable du gîte. Un homme de service en tout cas,

Car j'aurais tout à fait pu attendre qu'il finisse sa discussion...

Arrivé à mon niveau il ne s'arrête pas.

Il me dépasse.

Je suis dans son dos, à nouveau,

Je le suis.

Des grands pas.

De longues jambes.

Un bassin dont je fixe la course :

Souple, toujours parallèle au sol malgré la courte pente que nous devons gravir.

Seules les jambes vont chercher loin devant.

Une démarche élégante : comme celle de certains randonneurs que l'on croise ou qui nous dépasse sur un chemin de montagne.

La démarche d'un homme hautement appliqué à marcher dans son environnement.

Apaisé et dynamique.

Il est peut être sportif.

Ou alors,

Tout simplement tellement habitué à faire ce court chemin entre sa cour et l'extérieur qu'il connaît par coeur les moindres gestes à avoir... ce qui lui donne cette démarche assurée.

Je vais me présenter!

"Je suis étudiant aux beaux-arts. Heuu... Je m'intéresse à différents types de lieux...mmm"

Je dis déjà n'importe quoi!

Je regarde le sol.

Je trouve quoi dire :

"J'ai vu qu'au dernier recensement il n'y avait seulement cinq habitants. En 2010...

ça m'intéresse. Voilà comme je vous l'ai dit je m'intéresse à des endroits..."

Je me tais.

Je relève la tête.

Mon attention se fixe à nouveau sur sa marche.

Et c'est bien.

Nous arrivons à la bordure que nous longeons et contournons à son bout.

Il s'arrête et se retourne.

Il s'appuie contre la bordure. Me fait face.

Maintenant, il m'écoute :

"_Mais, vous habitez ici à l'année?

  _Oui oui."

Il travaille ici  et me montre la maison.

Sa femme travaille dans la vallée  et me fait des signes indiquant comme un au-delà Baren.

Nous faisons quelques pas très lents qui nous éloignent de la maison et il renvoie sa main loin devant lui pour m'indiquer la vallée où travaille sa femme.

Il s'arrête devant une nouvelle bordure. Plus basse.

Face à nous : le vide de la vallée.

Il se tourne pour me faire face...

Toute cette peau nue. Du haut de son crâne au bas de ses joues fermement maintenues.

La peau de son crâne ne luit pas.

Peut-être que rien ne pourrait luire sous cette lumière extérieure.

Mais c'est agréable.

Sur ses tempes, ses rares cheveux se confondent dans toute cette peau.

Ses lèvres aussi se confondent dans le teint uni de son visage.

Rien ne se dévoile.

Rien qui ne puisse attirer l'attention.

Quand il n'y a pas de défaut dans la texture, rien ne se dévoile.

Pourtant je nage dans son visage qui a pris toute mon attention. Toute ma conscience et peut-être plus.

Soudain "je" me dis : "une peau de bébé pour un vieil homme!"

Mon attention se délivre pour revenir sur sa parole :

Il y a ceux qui s'installent derrière l'église. Il montre la direction avec son pouce par-dessus son épaule.

Il ne doit donc  y avoir  que lui et sa femme et le couple de nouveaux derrière l'église.

Mais je ne lui demande pas si tel est bien le cas.

Il me dit qu'il sont bien et tranquilles.

Son visage se contraste dans un léger sourire.

Il m'écoute...

C'est le moment de découvrir avec lui les raisons de ma présence à Baren.

"J'étais attiré par ce lieu, je me suis dit qu'il pouvait y avoir une particularité... enfin en tout cas ça m'a intéressé et me voilà ici."

Nous rions ensemble!

"J'ai été marcher un peu et je crois, enfin...il m'a semblé qu'ici pouvait être un endroit dans lequel...ou avec lequel je pouvais expérimenter. Je parle bien sûr dans le cadre de l'art."

Ses yeux s'éclaircissent en s'ouvrant grand.

Son visage trahit un étonnement.

Mais très vite il redevient maître de son léger sourire et d'un hochement de tête m'invite à poursuivre.

Je lui dis que je suis là pour découvrir un lieu qui semble-t-il m'appelle; et il hoche de la tête.

Mais aussi les personnes qui y vivent; et il hoche encore de la tête.

Ça peut bien -sûr prendre plein de formes différentes; et il hoche encore de la tête.

Je crois qu'il acquiescera à tout ce que je pourrais lui dire.

Comme quand on en a suffisamment entendu pour comprendre ce dont il s'agit.

Je lui dis enfin... je ne sais pas trop; et nous hochons de la tête ensemble.

Je change de sujet:

"_ j'ai vu que la mairie était vide.

  _ Oui le maire est sur Toulouse."

Il me montre à nouveau la direction de la vallée.

Nous nous sommes à nouveau déplacés.

Très lentement.

Mais nous revenons indubitablement vers la bordure.

"J'ai trouvé un numéro sur internet, vous pensez que je peux l'appeler?"

Oui le maire pourra m'aider.

"_ Oui appelez le maire.

     Après nous ici, on est là pour être tranquilles.

    On ne veut pas de pub.

 _ Non bien sûr! Pas du tout!

   Il ne s'agit pas de pub, je m'intéresse seulement au lieu."

Il garde ce léger sourire.

Il ne semble pas garder à mon égard quelconque mauvais soupçon.

"_ Oui appelez le maire, n'hésitez pas.

  _ Très bien."

C'est la fin de notre discussion.

Je ne réfléchis pas, je lui tends ma sculpture.

"Je peux vous donner cet objet avant de partir?

Vous pouvez en faire ce que vous voulez."

Il ouvre grand sa main droite et la place face à l'objet.

Un mouvement en arrière partant du torse l'amène à reculer d'un pas.

Il se pose bras tendu, la paume de sa main grande ouverte face à mon objet.

"Non, regardez! Je dois retourner à mes soucis."

Il me montre son téléphone portable.

Il a gardé son interlocuteur en ligne tout ce temps et je n'avais même pas remarqué.

"Nous vous accueillerons vous, avec votre objet.

Merci_Merci, au revoir."

Il se tourne en portant le téléphone à son oreille.

$Il parle espagnol, se met à marcher.

Je ne comprends rien.

Je n'essaie pas de comprendre.

Je me retourne moi aussi. Vers ma voiture...

Nous vous accueillerons vous avec votre objet.

Nous vous accueillerons vous et votre objet.

Nous vous accueillerons le maire, ma femme et moi    avec votre objet.

Nous ferons une ronde et nous vous accueillerons vous et votre objet.

...

La discussion aurait pu suffire. Pourquoi j'ai imposé mon objet? Qu'est-ce-qu'il a cru?

Il a ouvert sa main. Il a effacé son sourire. Il avait souri quand je lui avais parlé de mon projet.

Il a placé sa main devant cet objet.

Nous vous accueillerons vous avec votre objet.

Il avait retenu sa discussion téléphonique pour moi et j'avais oublié.

Je monte dans ma voiture et je le vois.

Il n'était pas rentré chez lui mais restait devant sa maison à téléphoner.

Il a ouvert sa main face à mon objet et c'est largement assez insignifiant pour que ça m'intéresse.

Il ne peut y avoir de politesse mal placée de ma part. Je n'ai pas le droit de regretter de lui avoir tendu ma sculpture.

Parce que je ne suis pas Bertrand Dufau. Parce que je ne suis pas venu provoquer une rencontre mais découvrir.

Parce que je ne suis pas venu faire un documentaire.

Je me fous de savoir qu'en cherchant une commune de moins de Cinq habitants j'arriverais forcément loin des villes.

Je ne suis pas là pour étudier.

Je ne suis pas là pour l'art et la ruralité, les habitants etc...où d'autres genres de modes qui m'ont bien saoulé et finissent par empêcher un certain art d'exister.

Je ne suis pas là pour étudier.

Je ne suis pas là pour servir.

Je ne suis pas là pour servir d'artiste.

Je suis venu chercher quelque chose.

C'est ce que je lui ai dit :

Ce sont des recherches.

Je suis venu ici parce que j'ai l'impression qu'ailleurs tout est trop complexe.

Au moins je sais qu'ici c'est moi qui complexifie les choses.