« Thoreau avait encore la foret de Walden mais oùest maintenant la foret oùl’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?
Je suis obligéde répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse àl’interieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. À son pouvoir je n’ai rien àopposer que moi-même mais, d’un autre côte, c’est considérable. Car tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une

puissance ».
                                                                                                                                   

                                                                                                                                     Stig Dagerman
 

Depuis mon domicile à Toulouse, je décide de partir à pied pour la commune de BAREN

Baren: Commune dans la chaîne des pyrénées de moins de 5 habitants, avec sa propre mairie.

Ce n'est pas un lieu-dit. C'est une particularité française.

      Un lieu symboliquement vide mais habité, un territoire administratif ayant la particularité d'être 

  vide. Un territoire ambigu qui m'attire.

p

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un mouvement cyclique tel les jours, les saisons. Chaque pas nous fait entrer dans ce cycle naturel et renforce notre présence au monde. Il n'y a pas de répétition, cela devient une illusion, un abus de langage. On ne répète pas un mouvement, chaque pas est différent, il y a une mort vécue à chacun des pas et une renaissance dans chaque nouveau pas effectué, un perpétuel renouveau. Une symbolique forte, la transformation perpétuelle de notre être, de la nature, des sociétés, des mondes.

Une adaptation au terrain arpenté et non l'inverse. On sort de ces fameux "territoires de mobilité" pensés par l'homme ( voitures, transport en commun etc...) qui malgré leurs aspects positifs dévorent tous les autres formes de territoires, jusqu'à nos territoires intimes, immanents, spirituels.

Une paix dynamique qui semble s'accorder avec quelque chose...

Je pars avec ma sculpture pour main, je la proposerai peut-être comme don ou comme échange.

Nous marchons en surface. Sur le chemin tracé, dicté par notre vie consciente. Au bord de la forêt, symbole des profondeurs de l'inconnu. Je veux entrer dans la forêt. En tant qu'artiste, puis-je marcher là où il n'y a pas de chemin? Je veux choisir la plasticité de l'être humain comme médium.

Marcher au bord de la forêt

          Ferdinant Hodler 1885

Marcher

Yeah!!!

     2016

Le départ :

Se tenir sur ses jambes et plonger librement son regard dans l'univers

Performance :

La première journée de marche passée je cherche un endroit où planter ma tente. Au milieu des bois, une chapelle en ruine sur laquelle la Nature a repris ses droits. J'approche.

Là sur une pierre au pied de ce qu'on ne peut plus vraiment appeler un mur trône un tas d'os humains.

Des trous dans le sol tout autour de la ruine. Des chiens ont du creuser ici, j'ai vu plusieurs maisons qui ne sont pas si loin.

Les habitants ont du soigneusement remettre ces os " à leur place", ils ont créé ce petit tas.

Je décide de passer la nuit au pied de ce tas d'os car après tout j'ai passé la journée à écouter chacun de mes pas me parler de transformation, de transmutation. Ils me disaient qu'il faut bien que l'un meurt pour que l'autre vive et que cela s'applique à tous les niveaux de la vie des Hommes. Accepter la mort pour qu'il y ait la vie.

"Si on ne laisse pas mourir ça pourri, laisse les choses se transformer d'elles-même".

Alors d'accord, je dors ici.

Jour 
   1

Note : Où commence l'oeuvre et où s'arrête l'archive ? La photographie est parfois support d'une médiation poétique, parfois complice des faits. Si elle ne rend pas l'approche d'une oeuvre possible, elle fera figure d'un récit.

D'accord, je dors ici.

2015

Au réveil je prends un crâne et un fémur avec moi.

J'ai dormi avec eux, je peux/dois les emmener.

Il le faut, ils sont matière et je vais découvrir ce qu'il  doivent devenir.

Je les ai ravis,

Ils me ravissent.

Jour 
   2

Minyipuru Jukurrpa

Muni Rita Simpson, Rosie Williams and Dulcie Gibbs, Martumili Artists,

acrylic on linen,

300 x 125 cm

Aujourd'hui mes pas m'ont appris que la répétition, la symétrie, la progression sont des lois de l'ornementation. Marcher devient  une ornementation du paysage planétaire. C'est ça "l'infra-ordinaire".

Dé-couvrir un acte tellement banal qu'il ne peux plus l'être.

La marche comme ornementation de la planète.

Tous ces petits pas comme formant un dessin planétaire.

Et moi, avec mes pas, quelle performance suis-je en train de réaliser?!

J'accepte l'idée, je suis en train de réaliser une performance entre rituel et ornementation du paysage planétaire.

Où commence ma performance? Où finie-t-elle? Comment la documenter?

Je ne peux m'empêcher de penser à certaines peintures aborigènes qui sont des sortes de cartes géographiques spirituelles vues du ciel.

 Quels sont mes lieux, mes territoires, en ai-je créés? Se sont-ils manifestés d'eux-mêmes? Immanence ou émanation d'un lieu? Sommes-nous des projecteurs? Ou sont-ce les lieux qui nous éclairent? Et quels sont les liens entre eux, quelles sont mes routes? Comment partager un lieu?

Un lieu?

Jour
 
   3
il est mort en montagne -
00:00 / 00:00

Il est mort en montagne.

Conversation avec le vieil homme.

montage sonore 2015

Je rencontre un vieil homme.

On se dit bonjour et il me demande où je vais. Je décide d'enregistrer la discussion.

Il me raconte une histoire, il me parle d'un homme mort en montagne. Il me dit qu'il vaut mieux mourir en montagne en tombant dans un RAVIN que dans une maison de retraite. Je comprends que ce n'est pas  l'homme qui regarde l'horizon mais l'horizon qui nous regarde.

Crâne,

2015

Crâne humain, encre de chine

Je note l'enseignement sur le crâne :

Il a dit : "Je vais planter un arbre pour qu'il pousse sur ses os"

Est-ce qu'on y comprend quelque chose ?

Il a dit : "Est-ce que tu connais le bord du ciel ?

_ Je l'ai déjà vu, je crois.

_ Il ne faut surtout pas tenter de le saisir.

_ Quoi? Il faudrait passer son chemin ?  À côté de l'horizon ? Alors qu'il nous regarde !

_ Il ne nous regarde pas.

_"Diaphane, adiaphane" c'est une illusion. Passe à côté des choses sans les nommer.

Mais c'est impossible !

Alors rends-toi et mange les fruits de l'arbre. Celui qui pousse sur ses os."

 

Je suis RAVI. Par le ciel, les enfants et la terre. Les artistes nomades : des enfants et du sable. Je regarde par le trou laissé. Je n'ai que l'art pour reboucher et tout l'or du monde veut s'y engouffrer .

Je suis RAVI. Où ai-je laissé mon âme? Au fond du canyon ou dans le lit d'une LAME !?

Dormir à côté du couteau et reprendre ses esprits. Je ne jouerai pas à réussir ma vie. Qui a peur ici ? Sur le fil de la FLAMME. Cramé, moisi. Du sel, du souffre et mon âme.

Qui a compris ? Ça m'est égal que l'art fasse le tapin. Tout ce que je sais c'est qu'il pourrait reboucher le trou de chez mon sale voisin.

Je suis RAVI, par la hauteur d'une montagne.

"Rassemblons-nous !" C'est le cri de la foule qui enfle. Un trauma dans le crâne, c'est la cité qui enfle contre les remparts. On entend les "chars d'airains aux portes d'ARGOS"

    POUR SEULE COMPAGNIE : LES PIEDS, LES MAINS, LA VOIX, LE COUTEAU, UN OS.

Crâne

2015

"Diaphane, adiaphane"

"chars d'airains aux portes d'Argos"

Citations tirées de Ulysse (J. Joyce)

Performance :

Objets Ravis

École des Beaux-arts de Toulouse

2015

Performance :

Lieu du collectif IPN Toulouse

2015

Jour   
   4

J'apprends qu'il y a une mine de marbre blanc en activité non loin de Baren, j'y vais!

Entrée de la mine de marbre blanc.

Canton de Saint Béat.

L'extra-ordinaire est dans l'infra-ordinaire et il ne brille pas. Il est sombre comme les bois, comme un trou dans une montagne.

Performance

Un captif amoureux

École des beaux-arts de Toulouse

2015

La pierre de marbre blanc ramenée de la mine.

La dorure du trésor de mon voisin.

Vue de la performance un captif amoureux

2015

Fragments du texte MINE :

(...)

Je le suis vers la bouche d'entrée de la mine.

Un bruit assourdissant, de l'eau qui s'écoule de toute part.

Il pleut à l'intérieur de la mine.

Une cascade dans une cathédrale,

Réverbération, démesure.

"tiens, attends-moi là je vais te prendre un casque."

(...)

Droit devant nous, 25 mètres de hauteur traversent la montagne.

Droit devant nous et derrière nous une galerie de 25 mètres de hauteur traverse la montagne.

Parallèle à cette galerie, une vingtaine d'autres galeries de 25 mètres traversent la montagne.

Au dessous de nous, la pluie. La montagne est fissurée. Une fissure qui traverse toute la montagne.

Au dessus de nous encoure huit étages, à chaque étage, une vingtaine de galeries, 25 mètres de hauteurs, traversent la montagne.

Et la fissure, pourfend la montagne en deux.

Les tirs de dynamites ont coupé la montagne en deux.

(...)

Obscurité totale : inexplicable malgré les phares du pick up.

Silence : absolu malgré le moteur du pick up.

(...)

Aller, sortir du pick up, sortir de la raison avec ses deux faibles petits phares qui se perdent à quelques mètres dans l'obscurité.

Aller, sortir du pick up, courir dans la galerie et chercher le monstre qui s'y cache.

Aller, sortir du pick up, courir dans la galerie parce que ce n'est pas possible qu'elle ait une fin.

Aller, sortir du pick up, dire au revoir à Xavier, y voir un peu au début sur les quelques mètres qu'éclairent les phares. Xavier attendrait que j'entre dans l'obscurité pour s'en aller.

(...)

Nous sommes seuls.

Je crois avoir déjà eu la sensation d'être enfermé.

Jamais d'être seul avec toi. Pourtant c'est bien toi qui conduit le pick up, c'est bien toi qui conduit ma raison.

Il y a 30 minutes je ne te connaissais pas.

Nous nous enfonçons dans le ventre de la montagne.

Tu as un couteau à la ceinture.

Si tu voulais tailler mes boyaux je te laisserais faire,

Parce que tu as su tailler les boyaux d'une montagne, tu a su diviser une montagne en deux.

Peut-être est-ce une bonne façon de connaître quelqu'un.

Ivresse des profondeurs...

Me reprendre!

Le lieu dans lequel je me trouvais n'avait plus rien à voir avec une montagne.

Ni une montagne, ni un monument.

Ici on enlève de la matière.

On affaiblit une montagne.

On ne construit rien.

Tout ce qui est prélevé est transformé en poudre.

Ici il n'est nullement question de se demander si la nature de l'idée même de "montagne" est transformée.

Rien n'est dit et rien n'a jamais du être dit dans cette mine.

Peut-être parce que ça va de soi.

Xavier sait bien qu'ils ne font pas "que creuser" mais rien n'en est dit.

Parce que la démesure qui nous attire hors de nous-même et qui en même temps nous écrase le dit à chaque seconde.

"Ça" dit qu'il se passe quelque chose.

Quelque chose qui parle de nous en tant qu'espèce.

Il suffisait qu'il me montre pour que "ça" parle.

Après la visite de la mine je traverse un petit village. Je tombe sur "un échange de livre".

Je trouve le livre "un captif amoureux" de Jean Genet. Je lis le dernier paragraphe. Je décide de prendre le livre que je n'échange contre rien de matériel.

Le soir venu je décide de rayer l'ensemble du livre pour ne laisser que ce dernier paragraphe que je relis une dernière fois.

Je referme le livre et le scotche.

Un captif amoureux,

Le livre trouvé en chemin

Le scotch

La dorure du trésor de mon voisin

2015

                                                        Un captif amoureux,

2015

Comment le non-ordinaire se fait une place dans l'ordinaire et avec quelle force! Jean Genet passe quatorze années de sa vie en Palestine pour en documenter la révolution. Mais l'unique chose qui lui reste de façon obsédante est de se demander s'il a rêvé "cette nuit étoilée à Irbid".

Jour
 
   5

Jarrive à

Baren

Reliques de la performance :

Baren

École des Beaux-arts de Toulouse

2015

"Je passe le panneau indiquant BAREN, je traverse  un petit parking où je vois une voiture et de suite sur ma gauche apparaît la MAIRIE"

"Je passe la MAIRIE. Je peux continuer tout droit ou sur ma gauche sur un chemin qui monte. Je le prends. Il y a des petites maisons. Un écriteau "gîte" sur chacune d'elle.

Baren... aucun habitant à l'année?"

Le chemin passe derrière une maison (gîte).

Le chemin donne sur la un taillis. Je fais demi-tour.

Je retourne au croisement. Je prends sur ma gauche, le seul chemin que je n'ai pas encore pris.

Une maison en construction longe le chemin sur ma gauche. Personne.

Je continue le chemin.

L'église du village.

Je continue sur l'unique chemin. Il s'éloigne des maisons.

Je regarde sur ma gauche car j'ai l'impression d'avoir vu un chemin partir. Mais non.

Le chemin arrive sur une prairie

Je traverse la prairie en montant.

Une cabane vide.

Je tombe à nouveau sur le chemin qui s'était perdu dans la prairie. Il continue à monter.

Le chemin vient mourir dans une dernière prairie qui se perd dans la montagne. Je regarde Baren s'échapper dans la montagne.

Je fais demi-tour vers les maisons.

Je retourne au croisement.

Je vois que sur une des maison il n'y a pas de panneau "Gîte". Je ne l'avais pas vu à l'aller.

C'est la seule maison qui a l'air habitée.

Je frappe à la porte.

Je frappe à la porte...Rien.

Je recommence...Vide.

Sur ma droite, un mur. Ou plutôt une bordure assez haute. Un chat vient s'y poser.

Je contourne la bordure, je veux voir d'où vient le chat.

J'avance en longeant la bordure.

Face à moi, une fenêtre. Lumière jaune.

Derrière la fenêtre, une femme.

Brune, le visage tourné au dessus de son épaule.

J'attends de croiser son regard.

Mais quand elle retourne son visage elle ne prend pas le temps de regarder devant elle.

Elle a le visage baissé.

Je ne peux voir que sa peau jaunie par la lumière.

Je ne vois pas ce qu'elle regarde mais je crois qu'elle regarde ses mains.

L'encadrement de la fenêtre la coupe à hauteur de poitrine.

Je vois ses épaules et ses bras en mouvements saccadés

Elle doit être en train de faire la vaisselle.

Elle discute en même temps.

Plusieurs fois elle retourne son visage derrière elle ;

Mais rabat toujours ses yeux bien trop vite sur ses mains pour me voir.

Je m'approche, je veux manifester ma présence.

Elle ne fait aucun signe.

Je suis confus face à ces trois possibilités :

elle a prévenu quelqu'un de ma présence dans un de ses mouvements de tête et je ne l'ai ni vu ni compris;

elle ne me voit pas;

elle m'a vu mais ne s'en soucie pas.

J'avance encore vers la fenêtre.

Je vois maintenant une porte ouverte à quelques mètres à gauche de la fenêtre.

Je passe la porte qui m'amène dans une cour intérieure.

 

Au bout de cette cour,

 

Une homme de dos. Crâne dégarni. Cheveux gris.

Il est au téléphone.

Il parle en espagnol.

Il se retourne.

Je fais signe de m'excuser.

Il me fait signe du pouce, le poing fermé en ma direction, le pouce levé.

Avec un hochement de tête et un sourire.

Il a un air bienveillant.

Je ne sais pas si je me trouve chez quelqu'un ou si je suis dans la cour commune d'un gîte.

Si je suis dans un gîte ça explique l'attitude de la femme à la fenêtre.

Si elle ne s'est pas inquiétée de ma présence c'est peut-être qu'elle est habituée à voir passer des gens qu'elle ne connaît pas.

L'Homme vient vers...

Je ne sais plus s'il est bienveillant;

Le sourire avec le signe du pouce c'est peut-être un peu trop.

Toujours à son téléphone, il marche lentement vers moi.

Il me parle:

Non non non! Je ne le dérange pas!

Il suspend sa discussion en portant son téléphone contre sa poitrine.

Sa ferveur envers moi me touche, mais elle fait aussi persister en moi l'image de cet homme comme travaillant ici.

Peut-être même comme responsable du gîte. Un homme de service en tout cas,

Car j'aurais tout à fait pu attendre qu'il finisse sa discussion...

Arrivé à mon niveau il ne s'arrête pas.

Il me dépasse.

Je suis dans son dos, à nouveau,

Je le suis.

Des grands pas.

De longues jambes.

Un bassin dont je fixe la course :

Souple, toujours parallèle au sol malgré la courte pente que nous devons gravir.

Seules les jambes vont chercher loin devant.

Une démarche élégante : comme celle de certains randonneurs que l'on croise ou qui nous dépasse sur un chemin de montagne.

La démarche d'un homme hautement appliqué à marcher dans son environnement.

Apaisé et dynamique.

Il est peut être sportif.

Ou alors,

Tout simplement tellement habitué à faire ce court chemin entre sa cour et l'extérieur qu'il connaît par coeur les moindres gestes à avoir... ce qui lui donne cette démarche assurée.

Je vais me présenter!

"Je suis étudiant aux beaux-arts. Heuu... Je m'intéresse à différents types de lieux...mmm"

Je dis déjà n'importe quoi!

Je regarde le sol.

Je trouve quoi dire :

"J'ai vu qu'au dernier recensement il n'y avait seulement cinq habitants. En 2010...

ça m'intéresse. Voilà comme je vous l'ai dit je m'intéresse à des endroits..."

Je me tais.

Je relève la tête.

Mon attention se fixe à nouveau sur sa marche.

Et c'est bien.

Nous arrivons à la bordure que nous longeons et contournons à son bout.

Il s'arrête et se retourne.

Il s'appuie contre la bordure. Me fait face.

Maintenant, il m'écoute :

"_Mais, vous habitez ici à l'année?

  _Oui oui."

Il travaille ici  et me montre la maison.

Sa femme travaille dans la vallée  et me fait des signes indiquant comme un au-delà Baren.

Nous faisons quelques pas très lents qui nous éloignent de la maison et il renvoie sa main loin devant lui pour m'indiquer la vallée où travaille sa femme.

Il s'arrête devant une nouvelle bordure. Plus basse.

Face à nous : le vide de la vallée.

Il se tourne pour me faire face...

Toute cette peau nue. Du haut de son crâne au bas de ses joues fermement maintenues.

La peau de son crâne ne luit pas.

Peut-être que rien ne pourrait luire sous cette lumière extérieure.

Mais c'est agréable.

Sur ses tempes, ses rares cheveux se confondent dans toute cette peau.

Ses lèvres aussi se confondent dans le teint uni de son visage.

Rien ne se dévoile.

Rien qui ne puisse attirer l'attention.

Quand il n'y a pas de défaut dans la texture, rien ne se dévoile.

Pourtant je nage dans son visage qui a pris toute mon attention. Toute ma conscience et peut-être plus.

Soudain "je" me dis : "une peau de bébé pour un vieil homme!"

Mon attention se délivre pour revenir sur sa parole :

Il y a ceux qui s'installent derrière l'église. Il montre la direction avec son pouce par-dessus son épaule.

Il ne doit donc  y avoir  que lui et sa femme et le couple de nouveaux derrière l'église.

Mais je ne lui demande pas si tel est bien le cas.

Il me dit qu'il sont bien et tranquilles.

Son visage se contraste dans un léger sourire.

Il m'écoute...

C'est le moment de découvrir avec lui les raisons de ma présence à Baren.

"J'étais attiré par ce lieu, je me suis dit qu'il pouvait y avoir une particularité... enfin en tout cas ça m'a intéressé et me voilà ici."

Nous rions ensemble!

"J'ai été marcher un peu et je crois, enfin...il m'a semblé qu'ici pouvait être un endroit dans lequel...ou avec lequel je pouvais expérimenter. Je parle bien sûr dans le cadre de l'art."

Ses yeux s'éclaircissent en s'ouvrant grand.

Son visage trahit un étonnement.

Mais très vite il redevient maître de son léger sourire et d'un hochement de tête m'invite à poursuivre.

Je lui dis que je suis là pour découvrir un lieu qui semble-t-il m'appelle; et il hoche de la tête.

Mais aussi les personnes qui y vivent; et il hoche encore de la tête.

Ça peut bien -sûr prendre plein de formes différentes; et il hoche encore de la tête.

Je crois qu'il acquiescera à tout ce que je pourrais lui dire.

Comme quand on en a suffisamment entendu pour comprendre ce dont il s'agit.

Je lui dis enfin... je ne sais pas trop; et nous hochons de la tête ensemble.

Je change de sujet:

"_ j'ai vu que la mairie était vide.

  _ Oui le maire est sur Toulouse."

Il me montre à nouveau la direction de la vallée.

Nous nous sommes à nouveau déplacés.

Très lentement.

Mais nous revenons indubitablement vers la bordure.

"J'ai trouvé un numéro sur internet, vous pensez que je peux l'appeler?"

Oui le maire pourra m'aider.

"_ Oui appelez le maire.

     Après nous ici, on est là pour être tranquilles.

    On ne veut pas de pub.

 _ Non bien sûr! Pas du tout!

   Il ne s'agit pas de pub, je m'intéresse seulement au lieu."

Il garde ce léger sourire.

Il ne semble pas garder à mon égard quelconque mauvais soupçon.

"_ Oui appelez le maire, n'hésitez pas.

  _ Très bien."

C'est la fin de notre discussion.

Je ne réfléchis pas, je lui tends ma sculpture.

"Je peux vous donner cet objet avant de partir?

Vous pouvez en faire ce que vous voulez."

Il ouvre grand sa main droite et la place face à l'objet.

Un mouvement en arrière partant du torse l'amène à reculer d'un pas.

Il se pose bras tendu, la paume de sa main grande ouverte face à mon objet.

"Non, regardez! Je dois retourner à mes soucis."

Il me montre son téléphone portable.

Il a gardé son interlocuteur en ligne tout ce temps et je n'avais même pas remarqué.

"Nous vous accueillerons vous, avec votre objet.

Merci_Merci, au revoir."

Il se tourne en portant le téléphone à son oreille.

$Il parle espagnol, se met à marcher.

Je ne comprends rien.

Je n'essaie pas de comprendre.

Je me retourne moi aussi. Vers ma voiture...

Nous vous accueillerons vous avec votre objet.

Nous vous accueillerons vous et votre objet.

Nous vous accueillerons le maire, ma femme et moi    avec votre objet.

Nous ferons une ronde et nous vous accueillerons vous et votre objet.

...

La discussion aurait pu suffire. Pourquoi j'ai imposé mon objet? Qu'est-ce-qu'il a cru?

Il a ouvert sa main. Il a effacé son sourire. Il avait souri quand je lui avais parlé de mon projet.

Il a placé sa main devant cet objet.

Nous vous accueillerons vous avec votre objet.

Il avait retenu sa discussion téléphonique pour moi et j'avais oublié.

Je monte dans ma voiture et je le vois.

Il n'était pas rentré chez lui mais restait devant sa maison à téléphoner.

Il a ouvert sa main face à mon objet et c'est largement assez insignifiant pour que ça m'intéresse.

Il ne peut y avoir de politesse mal placée de ma part. Je n'ai pas le droit de regretter de lui avoir tendu ma sculpture.

Parce que je ne suis pas Bertrand Dufau. Parce que je ne suis pas venu provoquer une rencontre mais découvrir.

Parce que je ne suis pas venu faire un documentaire.

Je me fous de savoir qu'en cherchant une commune de moins de Cinq habitants j'arriverais forcément loin des villes.

Je ne suis pas là pour étudier.

Je ne suis pas là pour l'art et la ruralité, les habitants etc...où d'autres genres de modes qui m'ont bien saoulé et finissent par empêcher un certain art d'exister.

Je ne suis pas là pour étudier.

Je ne suis pas là pour servir.

Je ne suis pas là pour servir d'artiste.

Je suis venu chercher quelque chose.

C'est ce que je lui ai dit :

Ce sont des recherches.

Je suis venu ici parce que j'ai l'impression qu'ailleurs tout est trop complexe.

Au moins je sais qu'ici c'est moi qui complexifie les choses.

Entre la route et le faussé,

2015

Tout le long du voyage.

Sur cet espace bâtard.

Marcher entre la route et le faussé.